Le mot est juste. Il y a bien une empreinte profonde et durable de Jean Ferrat et de ses chansons dans notre culture commune, et pas seulement musicale.

Depuis sa disparition en 2010, son écho demeure et continue d’être monnayé dans les transactions secrètes de la transmission, de parents à enfants, de grande sœur à petit frère, de maître à disciple. Comme Brassens. Ou comme Marley.

Ferrat continue son chemin. Ce disque en témoigne. Né dans Aubercail, ce festival discrètement chaleureux d’Aubervilliers, il réunit une belle bande de jeunes et moins jeunes chanteuses et chanteurs, tous, et pour des raisons diverses, atteints de « ferratphilie ». Car il y a bien des façons d’aimer Ferrat : de l’élan militant au regard inspiré sur l’Histoire – la grande, la vraie – aux délicats tournoiements de la passion amoureuse; de l’humour acerbe et féroce aux cris de colère sans oublier sa passion dévorante pour les mots et la poésie ou encore la solennité de mélodies superbement arrangées par Alain Goraguer : comment ne pas trouver son compte et assouvir sa curiosité dans les chansons de Ferrat ? Jusqu’à comparer d’une oreille pointue les deux versions de son œuvre, celle enregistrée chez Barclay à celle publiée chez Meys/Temey ? Bref Ferrat n’a pas fini d’inspirer.

Ici, plusieurs réussites.

Notons la magnifique version de La complainte de Pablo Neruda, par Michel Bülher, celle, glaçante, de Maria par Julie Rousseau, l’interprétation de La Montagne par Imbert Imbert, rustique et rugueuse à souhait et le beau Ma Môme de Mao Sidibé, dansante revisitation de ce classique de la chanson ouvrière par un possible ouvrier immigré – bien vu. Sans oublier un Nicolas Bacchus vitaminé envoyant à pleine gorge et sur fond électrique le polémique Hou hou méfions-nous ! Une dernière mention pour l’étonnante version de Nuit et Brouillard par Jules dont l’arrangement croise curieusement celui de Out on the weekend qui ouvre Harvest, l’incunable de Neil Young.

Drôle d’effet dont on peut redouter qu’il altère la dureté du message. Mais bon ! Le monde et les temps changent, disait l’autre et à l’arrivée, c’est plutôt convainquant. Un regret, pour finir: les grands classiques que sont Potemkine, Ma France et La femme est l’avenir de l’homme très fidèles à la lettre sont donc privés d’audace ne passionnent pas vraiment. Peu importe : l’effort est là, remarquable, et doublé d’un spectacle qui entame son Tour de France du devoir de transmission.

Première étape le mardi 4 décembre 2018 à l’Alhambra. Vous y êtes attendu.e.s reprenant le final à plusieurs voix : Camarade !