Edgard Garcia, directeur de Zebrock.
Janvier 2022

 

La culture est une condition structurante de la réalisation des objectifs assignés aux contrats de ville. Tout le monde s’accorde à la désigner comme point de passage obligé de la politique de la ville. C’est « central » affirme le directeur de l’ANCT, François-Antoine Mariani et la nouvelle génération des contrats de ville devra en porter l’empreinte.

 

De quoi parlons-nous ?

Quand nous parlons de culture, il est utile de distinguer l’art et la création de ce qui fait culture au sens large c’est-à-dire le langage, les us et coutumes, les savoir-faire et autre activités humaines, dont le travail, que nous pratiquons chaque jour, qui fondamentalement, anthropologiquement, fixent notre Humanité. Tout cela nous est familier et fait société. En leur sein, l’art et la création sont singuliers en ce qu’ils mettent en jeu le « je », l’individualité et ce qu’ils expriment du rapport au monde intime de celui ou celle qui crée. La création artistique a à voir avec l’étrange, l’inattendu, qui bousculent notre perception et nous ouvrent un nouveau cheminement de pensée. C’était vrai au néolithique ça le demeure aujourd’hui. L’accumulation de ces créations artistiques, littéraires, musicales, gestuelles ou picturales constitue les patrimoines, les répertoires et les savoirs esthétiques qui nourrissent notre culture commune, notre civilisation. Etrange et subversive à ses débuts, l’œuvre de Picasso, est aujourd’hui un bien largement partagé. C’est la combinatoire de la singularité et de l’en-commun qui définit les pratiques et politiques culturelles dont nous parlons ici.

 

Quel état des lieux ?

Le contexte dans lequel s’entame cette réflexion est à bien des points de vue extraordinaire. Les deux années écoulées sous le signe de la pandémie et d’une menace mortelle jamais affrontée jusqu’ici, auront profondément marqué le pays et particulièrement les quartiers prioritaires de la politique de la ville (PQV) où se cumulent fragilités, précarité et inégalités. Ses conséquences seront nombreuses et sans doute durables.

Une récente étude du département des études et de la prospective du Ministère de la culture dit que 90% des français ont une compréhension positive du mot culture même si les acceptions sont diverses. Elle constate cependant que 10% d’entre eux, principalement des hommes jeunes en situation de précarité et peu diplômés, en rejettent l’idée. « Si on met à part cette minorité, 90% des répondants partagent globalement une vision aujourd’hui dominante qui voit dans la culture tantôt un ensemble d’activités ou de domaines, soit l’ensemble de tous les savoirs ». Nous pouvons toutefois avancer que cette « minorité » est plus nombreuse dans les QPV et qu’elle doit exercer une influence sur la perception qu’ont leurs habitants de leur rapport à la culture. D’emblée elle pointe une problématique de légitimité : « la culture ce n’est pas pour moi », qui croise celle des vents mauvais qui soufflent aujourd’hui sur les braises de l’ignorance et de l’enfermement. L’on devine que l’effort à produire est double : gagner les consciences du plus grand nombre à cette nécessité et renouveler, fortifier, les dispositifs de l’action culturelle.

Par ailleurs, d’autres études du Ministère de la culture soulignent que les cultures dites savantes restent le domaine de prédilection des couches sociales diplômées supérieures et que les écarts constatés ne se modifient pas, même si elles relèvent une propension grandissante des couches aisées à s’emparer des œuvres et répertoires populaires et à délaisser quelque peu leurs habitudes. Mais l’inverse n’est pas vrai : on ne note pas une fréquentation accrue des répertoires savants par les couches populaires et l’expansion des modes de consommation liés au numérique, s’ils rendent plus aisé l’accès à nombre de répertoires, n’affranchit pas cet accès des conditions sociales qui structurent l’éloignement des publics populaires.

 

Les politiques publiques en charge de l’art et de la création, des patrimoines artistiques et du développement culturel sont de droit commun, sous l’égide du Ministère de la culture, dans des dimensions transversales avec d’autres domaines ministériels : l’éducation, la jeunesse, la santé ou la justice, par exemple. Elles ont une double fonction : encourager la démocratisation culturelle, garantir un cadre de liberté de création et permettre la constitution, la conservation et la mise à disposition des patrimoines. Mais pour l’essentiel elles sont mises en œuvre par les collectivités locales qui en financent l’essentiel des infrastructures comme du fonctionnement. Si tout le monde s’accorde sur la nécessité de donner une place centrale à la culture dans les quartiers prioritaires de la politique de la ville, l’on convient que les contrats de ville ne leur accordent pas une place suffisante, à la mesure des enjeux relevés par ailleurs. Les contrats de ville ont fait l’objet en mai 2015 d’une circulaire conjointe du Ministère de la culture, du Ministère de la ville de la jeunesse et des sports et du Secrétariat d’état à la ville portant « instruction relative à l’intégration des enjeux culturels au sein des contrats de ville ». Il est difficile d’apprécier avec précision les conséquences de cette circulaire, mais on devine que ses recommandations assorties de peu d’engagements et de contraintes n’auront pas structuré durablement la place des enjeux culturels dans les contrats de ville.

Rompre avec ce qui a échoué, c’est « mettre du beau » et de l’inattendu, tant dans les paysages urbains, dit-on. Mais encore ? Quid des perceptions ? Quoique nous sachions que l’emploi, les salaires le logement et la formation sont les points cardinaux de la volonté publique, nous voyons bien que la boussole nous indique aussi le chemin de l’urgence culturelle.

Au sortir (espérons-le) de la pandémie, nous trouvons des dangers. La fermeture puis la lente réouverture, souvent contrariée, des lieux culturels a renforcé la place qu’occupent les industries culturelles dans l’univers des français, notamment ceux qui fréquentent le moins les établissements culturels, principalement ceux dédiés au spectacle vivant. Chacun mesure la dangerosité de ce tête-à-tête inégal où la demande est orchestrée par une offre paramétrée par les mesures d’audiences, les courbes de vente et les notoriétés médiatiques. Il résulterait de son inscription durable un appauvrissement des imaginaires dont seraient d’abord victimes les enfants. La diversité des langages et des codes esthétiques dont notre pays est un ardent défenseur serait battue en brèche. Dans ce domaine comme dans d’autres fréquemment convoqués (tranquillité publique, sécurité…), la médiation – culturelle en l’occurrence – semble s’affirmer comme un recours créateur de lien social. Mais comment s’y prendre ?

 

Les conceptions à partager

Nous savons combien le cheminement vers la culture, l’art et le savoir, vers les lieux qui les mettent à disposition, est complexe et souvent entravé. Le poids des inégalités, sociales comme spatiales, éloigne et dissuade bien de nos concitoyens et concitoyennes de cet effort. Les injonctions à « ne pas » sont par ailleurs nombreuses : avoir souvent entendu « ce n’est pas pour toi » a intériorisé un « ce n’est pas pour moi » dont il est difficile de s’affranchir. En outre, par beaucoup de ses aspects, le système audio-visuel et le marché qui le régit ont, à l’abri d’un relativisme culturel opportun, formulé un « ce n’est pas pour nous » à destination des habitants des quartiers populaires, sommés de se contenter de formes d’expression artistiques répétitives, encadrées dans des codes consuméristes souvent machistes, voire violents et peu embarrassés de l’éthique qu’une citoyenneté accomplie a besoin d’embrasser. Ces codes fonctionnent comme les murs infranchissables d’un enclos à l’intérieur duquel on a pourvu aux loisirs et appétits esthétiques. Comment y tailler des brèches pour donner toute leur place à la diversité des langages artistiques et renouer avec une ambition de propagation des savoirs ?

Comment ne pas retomber dans le vieux piège d’une autre injonction, celle du doigt magistral qui indique sans trembler où sont le beau, le bon et le bien, toisant de haut tout ce qui bruisse et s’agite hors des canons en vigueur. Comment entendre et voir, recueillir et être attentif à ce que les pratiques populaires ont fait naître de neuf, d’inédit et finalement d’universel et lui accorder les mêmes conditions d’expression et de représentation qu’à ce qui naquit en d’autres lieux, en d’autres temps avant d’être adoubé par les académismes de l’époque ? Mais aussi porter avec les artistes l’exigence ambitieuse du travail créatif, qui ne se confond pas toujours avec les marches de la réussite. A cet égard, l’exemple des « cultures urbaines » dont les disciplines du hip-hop sont l’expression la plus connue est éloquent : plusieurs Centres chorégraphiques nationaux et troupes prestigieuses sont menés par d’ex-adolescents qui s’entrainaient dans les couloirs du Forum des Halles à Paris ou sur le carrelage des halls d’immeubles, que nous montrait « Faire kiffer les anges », le film de Jean-Pierre Thorn. Il nous dit que la réussite commerciale n’est pas la seule mesure d’appréciation. Il nous dit aussi qu’il est temps de dépasser la vieille opposition entre les cultures populaires-triviales et les cultures élitistes-savantes, cultures légitimes et cultures illégitimes. Il importe de s’y atteler quand rodent des conceptions qui défient la curiosité et l’analyse critique et s’emploient à enfermer la raison et l’imagination dans les méandres obscurs des radicalisations ? Ce dernier point n’est pas le moindre des défis qui nous sont posés : à l’heure des écritures médiatiques omniprésentes, de la toute-puissance des réseaux sociaux, de l’accès instantané à l’information et à son commentaire dont il est difficile de distinguer le vrai du faux, le pertinent de l’inopportun ; quand la pression des chaînes d’information en continu, des géants du numérique et des univers virtuels ou le pire côtoie l’intéressant, l’éducation aux médias doit occuper une place renouvelée dans les QPV. Complémentaire de l’action culturelle et de l’éducation, elle participe du combat pour une citoyenneté éclairée, armée d’une capacité critique garantissant à chacun de penser par soi-même. Ce que précisait, du reste, la circulaire de mai 2015

 

Prendre appui sur les acteurs de terrain

Si un sentiment d’insatisfaction domine quant à la place de la culture dans les contrats de ville, il faut saluer tous les efforts consentis d’abord par les acteurs de terrain (associations, services municipaux, centres sociaux, équipements de proximité…), notamment dans la période que nous vivons où les relations sociales ont été mises à mal par la pandémie et ses conséquences.

Ces hommes et ces femmes peuvent devenir des maillons essentiels pour faire avancer la démocratie culturelle dans les QPV. Pour les mobiliser efficacement, il faut déjouer bien des pièges et penser les actions dans leur devenir. Ce qui met en exergue la question du temps long et de leur formation pour des médiations culturelles diversifiées et durables. Diversifiées car la diversité, trop souvent brandie comme un alibi, est une condition fondatrice de la démocratie culturelle. Durables, car c’est la garantie de la construction pérenne. Le sens des politiques publiques, comme les prérequis de l’action culturelle, ne s’imposent pas d’évidence, surtout quand les personnels concernés ont – c’est souvent le cas – des parcours de vie et de formation complexes, parfois chaotiques ou décousus. Leur « enrôlement » (pour reprendre une formule employée du CNOE des Cités-Educatives) dans les stratégies de l’action culturelle permet de prendre appui sur des acteurs de premier rang qui y trouveront des éléments d’une reconnaissance sociale indispensable.

Il s’agit de donner confiance en soi, de valoriser les savoirs et compétences de chacune et chacun et le goût du dépassement, et d’inscrire les personnels concernés dans un tissu d’acteurs culturels et éducatifs dont souvent ils ont du mal à repérer les rôles et devant lesquels peuvent se poser des enjeux de légitimité, qu’il s’agisse d’équipements culturels (théâtre, conservatoire ou école de musique, médiathèque) ou de structures de la santé, voire de l’éducation spécialisée. Ces deux derniers « mondes » doivent attirer notre attention quand les professionnels de ces secteurs alertent sur la gravité des troubles psycho-sociaux qui parcourent les habitants (jeunes et séniors) des QPV.

 

Dans les villes abritant des QPV se trouvent nombre d’équipements et outils d’ores et déjà disponibles. Sans minorer la question des investissements culturels (par exemple le nombre des endroits où apprendre et jouer de la musique est clairement insuffisamment élevé et chaque école, chaque collège et lycée devrait pouvoir accueillir son club musique – ou théâtre) et du renforcement de leur fonctionnement, l’on peut avancer que leur synergie, leur mise en mouvement coordonnée, n’est pas à la mesure des besoins. Un effort particulier mériterait d’être porté dans cette direction. La conception et la mise en place d’un dispositif approprié de formation à la médiation culturelle serait à cet égard bienvenu. Nous pourrions en attendre qu’il apporte des éléments de formation générale et des méthodologies de conduite de projet réemployables rapidement et aisément sur le terrain.

Un diplôme, une qualification, sur le modèle du dispositif Laïcité et République, pourrait-il couronner ce dispositif de façon à bien prendre acte d’une élévation des compétences des personnels touchés ?

 

Pour avancer, s’appuyer sur ce qui est familier : la musique ?

Vu la place qu’elles occupent dans la vie quotidienne de chacun et chacune et la facilité avec laquelle nous y accédons, les musiques actuelles et la chanson pourraient faire l’objet d’un investissement conséquent dans cette direction.

« Rien n’égale la ferveur indicible que me procurent les musiques que j’aime » confiait récemment le philosophe Edgar Morin qui dès les années 60 sût interpréter l’engouement des jeunes pour la musique, ajoutant que « la musique poétise notre relation au monde ».

Les expérimentations conduites par la Philharmonie de Paris autour du projet Démos, elles-mêmes construites depuis l’exemple Vénézuélien du Systema où la musique est en ligne de front contre la pauvreté et les désordres sociaux qu’elle provoque, révèlent, s’il en était besoin, quel puissant levier peut être la musique. Ne peut-on élargir le registre à toutes ces musiques du quotidien (actuelles, urbaines, populaires…) que nous fréquentons toutes et tous ? Elles constituent une formidable entrée en culture dont il importe d’encourager le goût et la pratique, notamment auprès de jeunes adolescents qui s’en emparent comme d’un marqueur générationnel en arborant jusque dans leur tenue vestimentaire les codes et poses ; comme le moyen privilégié d’expression de leur personnalité en formation.

Ajoutons que l’offre institutionnelle, telle qu’on peut la percevoir sur les plateformes développées par le Ministère de la culture, est très riche, mais les formes populaires en sont absentes. Rien ou très peu sur les musiques actuelles : est-ce un signal pertinent ?

N’y a-t-il pas là matière à nourrir simplement les prochains contrats de ville ? Il ne s’agit pas de poser la musique et les pratiques musicales sur un piédestal, mais de concevoir un enchaînement vertueux, armé de pédagogies du détour, permettant de frayer un chemin original et personnel vers des œuvres d’art et des expressions artistiques inhabituelles. Un peu comme les B.Boys qui animaient les battle de hip-hop ont épousé petit à petit la danse. Le « aller vers les habitants des QPV » doit être une invitation audacieuse à faire avec eux un bout de chemin vers autre chose, en partant d’eux et de leurs pratiques et en proposant un horizon émancipateur. Les acteurs de l’action culturelle et de l’éducation artistique et culturelle qui s’y frottent savent que l’on peut vite s’affranchir des lieux communs car la curiosité et l’appétit de connaissances sont grands, notamment chez les jeunes.

 

A quel cadre recourir ?

L’installation de dispositifs importants et pérennes ces dernières années permet de penser un cadre de travail propice. Par exemple les Cités Educatives qui invitent à mettre la question éducative au centre des politiques publiques sur un territoire donné « en visant les objectifs suivants : conforter le rôle de l’école, promouvoir la continuité éducative, ouvrir le champ des possibles », semblent, d’après une première étude, être un « facilitateur de mobilisation collective ». Pouvons-nous prendre appui sur ce dispositif en y incluant des mécanismes de médiation tournés vers les pratiques culturelles, notamment musicales ? Par exemple inscrire un volet de formation à la médiation culturelle dans le contrat de ville ? Le développement des Microfolies est un point d’appui : mais outre le fait que la carte de leur implantation ne coïncide pas avec celle des QPV, leur nombre est loin d’être à la hauteur des enjeux. Enfin les multiples labels établis par le Ministère de la culture gagneraient à devenir lisibles et accessibles et dotés des moyens adéquats. Cela nécessite une posture volontariste des DRAC, une posture volontariste des pouvoirs publics.